Étrange Empire, une campagne pour Mage l'Ascension


J'ai beau aimer Mage L'Ascension d'amour vrai, il faut être honnête : tous les scénarios officiels sont des bouses qui ne valent même pas le prix du papier. Alors quand j'ai vu qu'une campagne était sortie sur la boutique officielle de White Wolf (Storyteller's Vault), qui plus est en Français et par un auteur réputés (Batro pour ne pas le nommer) je n'ai pas hésité longtemps.

Au prix faramineux de 9$ (8€), on en a pour son argent. Un PDF de 173 pages, avec une maquette dense qui ressemble à s'y méprendre à la maquette officielle de Mage, et des illustrations, essentiellement photographiques et photomontées que je qualifierais de creepy chic, c'est à dire esthétiques mais un brin dérangeantes. Il y a de la nudité (sage) dont on pourra juste regretter qu'elle ne soit que féminine, les clichés visuels ont la dent dure. En tous cas, les auteurs ne se moquent pas du monde. Tout au plus pourrait on reprocher une relecture un peu hâtive (il reste un nombre impressionnant de pages XX, au point ou je me suis demandé si ce n'était pas là aussi un hommage caché des auteurs à la première édition de Mage qui en était truffée...)

Je vais être franc toutefois, sorti du sérieux de la démarche, Étrange Empire n'est pas un produit pour moi, et ce essentiellement pour trois raisons que je vais expliciter ici.

Ce n'est que périphériquement du Mage. Mage est un jeu extrêmement riche et  malléable, si bien qu'on peut (presque) tout faire avec, y compris des choses qui s'éloignent fortement des thématiques du jeu. Ici, la campagne proposée tourne certes autour des Nephandi et de l'un d'entre eux en particulier, mais aucun des thèmes centraux de Mage n'y figure, que ce soit la guerre de la réalité, la responsabilité des mages sur le réel, et même la technocratie qui ne fait qu'un bref caméo. Pour tout dire, on ne comprend même pas pourquoi les personnages sont des Mages. Ils seraient humains que l'histoire ne changerait en rien. Bref, je n'y retrouve aucun des marqueurs du jeu que j'aime.

La campagne propose un dirigisme extrême. Je m'empresse de préciser que ce n'est pas une erreur de conception ou une flemme d'écriture, mais il n'en reste pas moins que l'essentiel de la campagne n'est qu'une immense ligne droite au cours de laquelle les joueurs n'ont aucune influence sur l'histoire. Non seulement je m'emmerderais à la maîtriser, mais je ne peux pas imaginer lesquels de mes joueurs prendraient du plaisir à la jouer. Je précise tout de même que les auteurs proposent également un chapitre "en kit" pour construire sa propre campagne avec les éléments proposés, mais je n'ai pas vraiment vu de lien clair entre cette proposition ouverte et la campagne qui est décrite ensuite.

La construction et la réalisation de la campagne poussent le méta à son paroxysme. Difficile d'en dire beaucoup plus sans tout dévoiler, mais disons qu'elle est conçue autour du fait que des joueurs incarnent des personnages qui sont des acteurs qui jouent un rôle. J'ai eu le sentiment par moments de lire un hommage au cinéma d'avant-garde qui ne se sentirait contraint par aucun tabou sur la forme (mais appliqué au jeu de rôle). C'est un parti pris que je comprends intellectuellement, mais qui ne me fait aucunement envie ludiquement parlant.

Donc ce n'est pas pour moi, c'est un fait. Mais alors c'est pour qui ? Difficile de répondre simplement à cette question, mais je vais essayer de donner quelques éléments tel que je les perçois :

Primo, c'est avant tout une histoire d'horreur. Pas surprenant me direz-vous puisqu'on parle de Nephandi. L'auteur donne l'impression d'avoir pensé (sans surprise) que cette faction est décrite de manière édulcorée dans le jeu et ses suppléments, et a voulu (il me semble) leur rendre justice ici. Sur le fond, ils y parviennent, c'est très dérangeant et pas seulement sur les thèmes abordés mais même sur la position narrative dans laquelle la campagne met les joueurs. Je précise d'ailleurs que Étrange Empire est publié sous la griffe Black Dog qui est, dans l'écurie White Wolf le label des suppléments "pour un public averti".

Secondo, c'est un hommage au cinéma d'avant garde. On a même droit à un long chapitre sur les grandes figures du cinéma (hollywoodien ou non) et les thématiques qui émergent de cette analyse. La narration utilise des techniques de cut-up, de faux raccords, etc. Je pense par conséquent que ça pourrait parler aux passionnés de cinéma, ceux qui connaissent toutes les anecdotes de la vie hollywoodienne et de ses dessous sordides. Il y a un côté "noir" dans l'ambiance, sans forcément les codes du noir, dans Étrange Empire.

Tertio, c'est une campagne destinée à des joueurs et un MJ qui aiment bien sortir des sentiers battus (mais façon hors piste de l'extrême) et se confronter à une expérience de jeu véritablement hors norme. Au final, ce n'est pas vraiment surprenant vu la production ludique de Batro dont les jeux sont atypiques, avec une forte identité artistique et mettant volontiers les joueurs dans des situations dérangeantes.

Mais tout ça ce n'est pas moi. J'ai bien conscience qu'en disant ça j'admets un peu mon côté vieux con qui n'aime pas trop sortir des clous. Je me vois volontiers comme un rôliste progressiste, mais clairement cette avant-garde là va beaucoup trop loin pour moi.

Néanmoins je ne regrette pas mon achat, essentiellement pour deux raisons. La première c'est que bien que je ne sois pas attiré par la proposition ludique, je la trouve intelligente et bien construite. La seconde, c'est que même si je me serais attendu à quelque chose qui puise plus profondément dans l'identité de Mage, la gamme existante du jeu est tellement pauvre en scénarios qu'Étrange Empire est tout de même dans le haut du panier.

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