Sandman de Neil Gaiman


Vous allez me dire, quel est l'intérêt de faire une critique de Sandman? Ce comic est tellement connu que tous les lecteurs de Hu-Mu l'ont forcément déjà lu. Autant faire une critique du Seigneur des Anneaux (notez bien que j'y songe...)

Possible, mais après quelques discussions récentes de vive voix ou en ligne, j'ai l'impression que beaucoup de gens à qui ça devrait pourtant plaire a priori sont passés à côté. Afin de préparer ce billet j'ai relu l'intégrale des 10 TPB édition US (de Preludes & Nocturnes à The Wake) dans l'ordre de parution, donc j'ose espérer que c'est encore assez frais dans mon esprit.

Les deux commentaires de non lecteurs que j'entends souvent à l'égard de Sandman sont: "c'était trop moche, je pouvais pas" et "j'ai lu un ou deux tomes, c'est sympa". La première critique n'est pas dénuée de fondement, j'y reviendrais. La seconde (qui n'en est pas une) me laisse à penser que beaucoup de gens passent à côté de Sandman en pensant qu'il s'agit d'une série et non pas d'une oeuvre complète.

Oeuvre? On va m'accuser sans doute d'excès de zèle, de fanboyisme gaimanien. On aurait tort.

Soyons clair: je considère Sandman comme un chef d'oeuvre de la bande dessinée, je ne m'en cache pas. Pour autant, je ne suis pas enthousiaste sur la plupart des autres projets de Gaiman. Ce type a une imagination qui frise l'extraordinaire, mais pas toujours la maîtrise narrative pour transformer cette imagination en des fictions satisfaisantes. Bref, à mes yeux Sandman est un peu son hit unique, même si son compte en banque prouve que son public ne pense pas comme moi.

Mais quand même, un chef d'oeuvre, c'est un peu excessif, non ?

Je ne crois pas. Ce que pas mal de gens ne savent pas avant de lire Sandman, et il faut le lire en entier pour s'en rendre compte c'est qu'il s'agit d'une histoire complète, tissée patiemment depuis le premier numéro (elle en comporte 75 en tout, près de 2000 pages), l'histoire d'une inexorable chute, d'un personnage qui confronté à un classique "change or die" ne fait pas le choix qu'on attend habituellement dans ces cas là.

Sandman, puisque c'est à la fois le nom de la série et un des noms du personnage principal est un des Eternels, des sortes de dieux primordiaux qui régissent les grands principes du monde. Son domaine, ce sont les rêves. La série commence alors qu'il se fait bêtement piéger par des sorciers mortels (façon Crowley) et emprisonner dans un pentacle dans lequel il reste plusieurs décennies. Sa captivité va faire évoluer sa manière de voir certaines choses et la série dans son ensemble est un peu la conséquence de cet emprisonnement.

Chaque tome de la bande dessinée est soit une histoire en soi, soit (pour trois d'entre eux) une collection de courtes histoires, souvent inspirées de mythes ou de contes traditionnels de différentes origines. Sandman y joue généralement un rôle secondaire (du moins en temps de présence) mais ces histoires ajoutent à la toile de fond ou à la trame d'ensemble. Comme je l'ai mentionné plus haut, le génie de Sandman c'est cette incroyable toile tissée patiemment dès le départ dont les ramifications narratives se font sentir de plus en plus puissamment au fur et à mesure qu'on avance dans la série.

Du coup, si l'on lit l'un ou l'autre des tomes dans le désordre, on est servi d'une histoire généralement excellente, avec éventuellement quelques points obscurs. Des tomes comme Seasons of Mists (La Saison des Brumes) ou A Game of You (Jouons à être toi) se prêtent particulièrement bien à une lecture déconnectée. Mais on n'apprécie alors qu'une partie de ce que Sandman a à donner. A partir de Brief Lives (Vies Brêves) et surtout de The Kindly Ones (Les Bienveillantes), il devient difficile de raccrocher les wagons si l'on a pas lu ce qui précède.

La payback ultime de Sandman, c'est ce moment où l'on commence à percevoir tous les fils de la trame qui se recoupent, qui mènent inexorablement au dénouement. Car dénouement il y a, et c'est là une des grandes qualités de la série (et un des grands remerciements qu'on peut faire à Gaiman qui - assis sur une mine d'or - n'a pas cédé à la tentation de diluer son histoire pour la faire durer). Je parlais récemment de ma frustration avec les formats sériels qui indépendamment de leurs qualités intrinsèques ne procurent aucun plaisir de résolution pour pouvoir se préserver une continuation. Sandman est le parfait contre-exemple. Toutes les histoires, grandes ou petites de Sandman participent soit activement de la trame, soit ajoutent des éléments de décor qui crédibilisent l'ensemble. Et la fin est une vraie fin, épique et tragique à la fois, infiniment satisfaisante pour le lecteur.

Cette série n'aurait donc aucun défaut? Malheureusement si: le dessin. Le premier tome en particulier est vraiment abominable graphiquement, combinant dessin approximatif et couleurs mochasses. Ça s'améliore par la suite (au fur et à mesure du succès de la série ?) et à partir de Dream Country (Domaine du Rêve) ça devient correct tout en étant rarement transcendant. Pour apprécier Sandman, il faut donc passer outre, surtout au démarrage.

Mais le jeu en vaut la chandelle, vraiment.

(Ce billet a initialement été publié sur www.hu-mu.com le 16 Mai 2013)

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